Spécial Saint-Valentin! (Avec possibilité de mauvais goût comme c’est le cas pour le chocolat et autres spéciaux du lendemain de la Saint-Valentin.)

15 février 2011

12h45, les gens en couple venus ici prendre un verre parce que ça ne fait pas assez longtemps qu’ils sont ensemble pour pouvoir baiser sans avoir bu au préalable ont quitté et pour les clients qui restent ce n’est enfin plus le 14 février depuis près d’une heure maintenant. Me demandant d’où peut bien provenir la persistante odeur de Goldschläger je remarque, non loin de moi, un bol rempli de petits coeurs à la cannelle qui semblent tous pris dans un pain. Voyant mon air de dégoût alors que je joue avec le bol pour voir à quel point les bonbons ont fusionné entre eux et adhéré au fond, le barman me lance: « Ils avaient meilleure allure en début de soirée. » et alors qu’il s’éloigne je l’entends marmonner: « et les clients aussi ». Heil mon petit humoriste de la relève, il va falloir que je te trouve assez sympathique pour t’en commander encore au moins cinq autres cocktails avant que tu puisses dire tout ce que tu veux sans que je comprenne. 

Selon une légende urbaine, une étude aurait révélé que les grignotines souvent très salées offertes dans les bars afin de donner soif contiennent des traces de staphylocoque, d’E. coli, de sperme et d’urine provenant de plus de 27 personnes différentes. En général ce n’est pas une chose à laquelle tu penses quand tu manges des pretzels entre deux gorgées de bière mais t’as toujours une amie un peu frustrée qui voudrait en manger mais qui ne se le permet pas parce que le sel pourrait lui causer de la cellulite qui t’arrive avec cette info et te coupe illico l’appétit, comme si elle venait elle-même par son annecdote de vaporiser des saloperies sur le pretzel que tu t’apprêtais à croquer. Moi, si une amie interrompt le trajet de ma poignée de peanuts jusqu’à ma bouche avec ce genre de commentaire je lui rappelle que c’est un mythe et je me ravise en lui disant qu’elle a probablement raison et doit savoir de quoi elle parle puisqu’elle a goûté à pas mal tout ce qui est passé dans le bar. Quoi! Faut juste pas s’interposer entre moi et mon snack.

Bref, légende urbaine ou non ça semble bien plausible et tout à fait dégueulasse et en observant le bol de petits coeurs tous collés je ne pense qu’à ça. À ça et aux coeurs agglomérés des gens que je connais aussi: celui de Valérie dont une partie demeure attachée à Patrick bien qu’elle soit depuis longtemps en couple avec Nicolas qui récemment a senti dans le sien le désir de se lier à Isabelle, conjointe de Michel qui, lui, ne soupçonne pas qu’il partage occasionnellement sa couche avec Gérard. Gérard qui n’attend qu’un signe d’Evelyne, éprise du « monsieur en gris » mais convoitée par Gilbert et aussi par Hector qui aurait voulu passer sa vie avec Gertrude qui voudrait bien passer la nuit avec Simone, au grand malheur de son copain Tom et au grand bonheur du copain de Simone: Patrick.

Ah, le bel amas de coeurs plus très reluisant! S’il n’était question que de salive et de sperme mais non, les peanuts, pretzels, Goldfish et autres ça ne finit jamais par former un motton. Y’a juste aux coeurs, ces petites choses sucrées, à qui ça arrive. Comme quoi dans tout ça les fluides corporels sont moins collants que les sentiments. J’espère que je ne viens pas de vaporiser des saloperies dans ton bol d’amour avec mon annecdote.

Note: Un merci à Potsmot dont la twitpic m’a inspirée. Les prénoms d’amis ont étés empruntés à la chanson « Les histoires d’A. » des Rita Mitsouko en guise de clin d’oeil et parce que je n’ai pas d’amis: je suis un personnage de fiction.

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Le gars assis seul au bar feel Curaçao-so.

27 octobre 2010

« La terre est bleue comme une orange ».

Pour écrire ça Éluard avait bu du Curaçao c’est certain. J’ai toujours détesté cette liqueur d’orange couleur bleu de méthylène. Marie-Soleil en buvait tout le temps dans des drinks portant des noms aussi kitchs que des clubs de vacances tout inclus. Au cours de notre relation je l’ai vue s’enfiler des Bikini Martinis et des Aquamarines, siffler des Blue Birds et plonger ses lèvres dans des Blue Hawaiians à l’ombre des mini parasols qui ornent le bord des verres. Il m’en reste en mémoire des images d’amulettes composées de soleils faits de rondelles d’agrumes transpercés par des épées miniatures ou par des pics surmontés de coeurs fluos en plastique sur lesquels sont empalées des cerises saignant du marasquin. Ces emblèmes du mauvais goût dans mon esprit accompagnent mon incompréhension vis-à-vis la couleur bleue et non orange d’une boisson à saveur d’orange. Suis-je trop rationnel? Je ne sais pas mais idéalement le Curaçao devrait être ambré, comme le Grand Marnier, pour avoir l’air chic et attrayant.

Ça va faire bientôt deux ans que Marie-Soleil et moi ne sommes plus ensemble. La raison pour laquelle je l’ai quittée est la même qui fait que je m’ennuie d’elle: parce qu’elle manquait de sérieux. Il était impossible de planifier le futur avec elle et cela m’agaçait. À présent je me sens un peu lourd sans elle. Il me vient un sourire en coin parce que si j’avais dit cette phrase-là devant elle je me serais probablement retrouvé en un rien de temps avec une ribambelle de napkins scotchées aux omoplates à me faire dire: « Tiens! Des ailes. Sois moins lourd. » Avec Marie-Soleil il n’était jamais question de survie: de comptes à payer, de nécessités notées dans des listes d’épicerie, de REER. Ce n’est pas qu’elle était lunatique au point de ne pas parvenir à s’occuper très bien de tout ça mais c’est plutôt que pour elle la survie ça se passait à un autre niveau. C’était plus une question de toujours être capable de voir des formes dans les nuages, de ressentir et noter avec délice le moment et de rire. Je réalise graduellement qu’il n’y en a pas beaucoup des gens pour qui « les guêpes fleurissent vert » et « l’aube se passe autour du cou ».

J’ai exprimé mon dégoût pour ses boissons favorites mais sache qu’elle abhorrait tout autant mes drinks à moi. Elle avait horreur du scotch, mon alcool préféré. Elle trouvait que ça sent le vieux feu de camp, que ça goûte la terre mélangée à de l’alcool à friction et déplorait que la seule décoration que puisse tolérer le bord du verre soit une moustache. Je sais, ça fait un maudit long détour juste pour te commander un cocktail mais je n’aurais tout simplement pas pu te demander de me concocter un truc quétaine d’une teinte artificielle d’aqua ou de turquoise sans me justifier. Ce soir j’ai envie d’un Blue Lagoon pour me noyer dedans. Ne te gêne pas pour décorer et tu peux mettre deux rondelles d’agrumes plutôt qu’une: j’ai besoin de soleil même factice…surtout factice et de fantaisie. Ma belle perdue me manque.

Elle était folle comme une corde.

Hendrick’s gin tonic concombre et romarin.

18 octobre 2010

Comment faire du neuf avec du vieux? D’abord on prend un classique: tiens, par exemple du gin avec du tonic ou la rencontre d’un homme et d’une femme. Comme on souhaite arriver à un résultat rafraîchissant on va tout de suite remplacer le traditionnel Tanqueray par un gin plus en vogue, disons le Hendrick’s, et cette fois c’est la femme qui va aborder l’homme et lui payer un verre. On inverse et on verse.

-Tiens, ton gin tonic concombre et romarin! T’aurais dû voir l’air de découragement du gars qui est assis là-bas juste à côté de la caisse. Il m’a regardée de travers et a dit: « ouin, fancy ». Il ne m’a pas adressé davantage la parole et tant mieux parce que rien que dans sa présence il était lourd. J’avais assez hâte d’être servie et revenir ici.

-Ah Gérard, y’est tout l’temps là . Fais-toi z’en pas, c’est sa face habituelle.

Ok, là, vous l’aurez vu venir: on va rajouter une bonne dose de concombre là-dedans.

Bon, ils regardent vers moi. Elle doit être en train de lui faire la grande séduction à mon chum Pat la petite pitoune avec ses martinis. Lui y’est tellement guidoune elle aurait même pas besoin de se forcer autant, juste lui dire salut pis y’est partant. Heil, c’t’assez rare qu’une fille lui parle! Là elle doit être en train de chialer que j’essayait de la cruiser. Sont toutes de même: elles s’habillent sexy, elles se maquillent pour se faire remarquer pis quand on les remarque ça les choque. Toutes des folles, moi j’leur parle juste même pu. Est dans l’champ si elle pense que j’suis intéressé. Bin trop princesse pour moi!  On jasait tranquillement moi pis le barman de ce qui m’est arrivé tantôt à la job pis elle est venue le déranger avec son estie de drink de snob super long à préparer. Ça peut pas boire une bière comme tout l’monde criss!

Mélanger.

-Il regarde par ici. Je ne me sens pas très à l’aise, il a tellement l’air renfrogné.

-J’te dis, y’a tout l’temps cet air-là mais je le connais: lui aussi c’est un habitué d’la place. J’ai jasé avec une couple de fois. Y’a un peu l’air bête mais c’t’un bon gars dans l’fond.

-Il l’est peut-être dans l’fond mais il semble avoir le fond creux. Bon, en tout cas, santé!

-Santé! Mmm, ils sont vraiment réussis!

-Oui, je trouve aussi. Le barman était bien content que je lui commande ça. Je suis venue passer la soirée ici mercredi dernier. C’était une soirée tranquille alors lui et moi on a eu pas mal de temps pour discuter drinks et le Hendrick’s concombre et romarin ça avait été une de ses suggestions.

-Moi aussi c’est lui qui m’a fait découvrir ça!

-Ha ha! Ça ne me surprendrait pas qu’il soit commandité par Hendrick’s mais même s’il l’est je le sens sincère dans ses coups de coeur. C’est un passionné. Ça se voit qu’il aime ce qu’il fait, qu’il a du talent et que ça lui fait plaisir quand il arrive à partager un peu de son art avec ses clients. C’est sûrement plus valorisant que de couler des blondes pour Gérard l’hermite.

-Lâche Gérard, j’vais finir par croire que c’est plus avec lui que t’aimerais être en ce moment.

-Ok, j’avoue qu’il me rappelle un gars que j’ai fréquenté mais avec qui ça ne marchait pas du tout. Le genre de gars qui trouve que du concombre ça ne goûte rien. Tu sais, quelqu’un qui manque de façon générale de raffinement et de nuance. Son petit jugement de tout à l’heure c’est celui de quelqu’un qui n’arrive pas à sentir ce qui est plus subtile alors il interprète ça comme de la prétention chez les autres.

Voyons! Elle pourrait pas r’garder ailleurs. Elle a le fixe sur moé on dirait. Elle peut bin rêver. J’suis pas comme Pat: moé je trust pas ça une fille qui débarque comme ça pis qui te paye un verre, pis encore moins si est cute. Elle avec un décolleté d’même y’a plein d’gars icitte qui y payerait la traite. Non, j’comprends pas. 

Garnir d’une branche de romarin. Celui-ci, en bon allié des arômes déjà en présence, se fait beaucoup plus discrèt qu’on pourrait croire.

Ah, mes clients: comme je les aime et comme je les connais! Certes ma passion c’est la mixologie mais un barman doit posséder aussi l’art du mélange des gens. Il en va de même pour les types de gens que pour les types d’alcools: certains se lient à merveille alors que d’autres mélanges sont déconseillés et mon rôle est d’organiser les accords entre ces saveurs et ces gens. Vous avez vu cet homme et cette femme à qui je viens de servir des verres, je savais qu’ils pouvaient avoir des affinités alors je les ai présentés. Vous avez sans doute aussi remarqué devant moi le pilier de bar qui me raconte sa journée, jamais il ne me viendrait à l’esprit de lui proposer le cocktail que je viens de réaliser pour les deux autres. Je crois par contre que je vais lui offrir un shot parce que c’est toujours son compagnon qui attire les femmes et je le sens un peu frustré en ce moment mais ça valait le coup, pour une fois que c’est quelqu’un qui semble avoir bien du potentiel qui s’intéresse à Pat. Elle c’est une nouvelle cliente. Elle aurait pu vraiment me plaire mais elle n’a pas un palais assez développé. Je pourrais mettre n’importe quel gin dans son drink et elle ne s’en rendrait pas compte. J’ai fait le test l’autre fois: je lui ai offert un Jameson en lui disant que c’était un Jack et plus tard de l’Amarula en disant que c’était du Bailey’s et dans les deux cas elle n’y a vu que du feu. Quoi! C’est moi qui offrait et si j’ai fait le test c’est parce qu’elle me plaisait vraiment mais j’ai besoin d’une femme avec un palais hyper raffiné. Je sais que ça peut être difficile à comprendre et que ça peut même paraître superficiel mais c’est important pour moi comme il peut être important pour un auteur que sa compagne ne sache pas simplement lire mais qu’elle ait des compétences en compréhension de textes.

Il est peut-être un peu tard pour le mentionner mais on suggère d’utiliser une passoire fine pour le concombre pilé avec un peu de jus de lime, question d’éviter les mottons disgracieux, de ne pas brasser le tonic afin qu’il ne perde pas son effervescence et de couper la branche de romarin si elle dépasse du mélange au point de passer près de vous rendre aveugle à chaque gorgée. C’est la première fois qu’on tentait cette recette alors…

-Heil r’garde-les avec leurs martinis si ils se la jouent. C’est tout juste si y’ont pas le p’tit doigt en l’air.

-Gérard, je sais que tu t’en sacres probablement mais c’est pas des martinis, c’est des long drinks. Tiens, fais-moi plaisir et prends donc un shot de Jack avec moi.

-Regarde là-bas! Tu vas être surprise mais on dirait que le barman a réussi à lui tirer un sourire.

-C’est effectivement très étonnant. Écoute…j’ai envie d’être complètement honnête avec toi dès le départ alors j’ai une confession à te faire. Oui, je suis capable de faire la différence entre un cocktail qui goûte bon et un truc cheap fait avec des alcools fades et je sais quand j’aime quelque chose et ce drink-là je l’aime mais, sincèrement, je n’arrive pas à discerner les pétales de roses de Bulgarie moi dans ce gin-là et ça me dérange. Par contre je sais que je vais finir par y arriver, à la longue, avec l’accumulation des expériences et des comparaisons et je m’accroche à la conviction que la vie serait moins intéressante si on connaissait déjà tout d’emblée et que l’essentiel demeure d’avoir l’envie et l’audace d’expérimenter.

Le service est un peu lent, désolée.

8 octobre 2010

Je sais, je sais, je me suis encore absentée une longue période en te laissant seul à surveiller mon siège. Si t’étais un peu plus bavard aussi peut-être que je t’abandonnerais moins longtemps. Ça va, ne change pas, j’ai un faible pour le genre taciturne. J’espère seulement que tu m’excuseras mais la fille assise seule à son clavier, celle qui m’a engendrée, avait quelques préoccupations en dehors du monde de la fiction. Si, si, ça m’embête de devoir passer en second mais c’est la vie. La fille qui me tape des trucs à me taper devrait m’apprendre bientôt à publier des photos et des pensées brèves, question d’assurer une présence plus assidue. Voilà, je passais simplement pour te laisser savoir que je ne t’ai pas plaqué là, c’est juste que le service est un peu lent. Je te reviens tout de suite avec une consommation. Une préférence?

Lie. (Ou texte dans lequel il est question d’affaires d’automne: feuilles mortes, graines et romantisme.)

16 septembre 2010

– « Je voudrais maintenant vider jusqu’à la lie
    Ce calice mêlé de nectar et de fiel:
    Au fond de cette coupe où je buvais la vie,
    Peut-être restait-il une goutte de miel! »

-Euh…oui…santé! Qu’est-ce que tu viens de nous réciter là?

-C’est de Lamartine, dans les méditations, celle sur l’automne.

-J’sais pas comment tu fais pour te souvenir de tout ça.

-C’est quatre lignes. J’ai lu ça ce soir avant de venir, y’a pas grand exploit là.

-En tout cas moi je serais pas capable, je les ai déjà oubliées tes quatre lignes. Mais j’ai pas oublié ta commande par contre. Tiens: ton verre. Heil, on dit boire « jusqu’à la lie » mais moi j’trouve que c’est plus juste de dire boire « jusqu’au lit »!

J’aime bien cette barmaid et ses commentaires toujours un peu aguicheurs avec leurs sous-entendus sexuels mais qui dépeignent au fond une réalité bien ordinaire et solitaire à ceux qui la connaissent personnellement. Moi qui suis restée tant de fois avec elle jusqu’à la fin de son quart de travail je sais que « boire jusqu’au lit » c’est trop souvent son recours contre l’insomnie mais Gérard à côté de moi, je le vois bien, ça le fait rêvasser d’une fille rendue facile par la boisson et livrée à lui dans son lit. Oui, je l’aime bien cette barmaid, par contre sa mémoire c’est vrai qu’elle est ruinée mais depuis le temps qu’elle macère dans l’alcool c’est plutôt normal. En plus d’endommager le foie, le coeur, les reins et l’estomac, l’alcool affecte aussi la mémoire épisodique et la mémoire de travail. En gros c’est la mémoire à court terme qui écope: celle qui permet de se souvenir du numéro de téléphone d’un gars et d’ensuite te remémorer les quelques sorties que tu as faites avec et te projeter dans l’avenir avec lui. Un véritable poison/remède pour les barmaids et autres « filles de bar » sur le plan affectif ces troubles de la mémoire. Aucun souvenir ne parvient à se fixer de façon durable et comme on se fait si souvent larguer, eh bien, grâce à cela ça fait moins mal. Ça offre même des possibilités étonnantes parfois: comme de pouvoir avoir une histoire d’un soir avec un gars avec qui t’avais déjà couché. Ce n’est peut-être pas entièrement la faute de l’alcool et ses effets sur le recueil et la rétention d’informations nouvelles si aucune relation ne se fraie un sillon significatif dans l’affect. C’est peut-être aussi le milieu entourant sa consommation qui s’y prête peu: c’est difficile de créer un lien affectif qui s’imprègne dans la mémoire avec quelqu’un qui t’envoie des textos seulement quand il est saoul, avec un presqu’étranger qui t’offre, via ton msn à 3h30, un cunnilingus, avec la collection de graines en photos que tu finis par avoir dans ton téléphone cellulaire ou avec quelqu’un qui t’appelle juste entre 1h am et 4h am, aux deux mois. Bien entendu, il est tout aussi difficile de se souvenir, même vaguement, des traits de quelqu’un que t’as embrassé juste avant de tomber dans un semi coma éthylique ou du nom de quelqu’un chez qui tu as fini la soirée parce que dicter les chiffres de ton adresse dans le bon ordre au chauffeur de taxi n’était plus possible.

J’aimerais croire que ma barmaid et moi irons un jour jusqu’à oublier que nous étions un peu amères mais je pense bien que quand nous aurons fini nos verres il restera comme un dépôt de tout ce qui en nous est mort en chemin. Il est 2h50 et mes lèvres sont bien loin de toucher à quelque dépôt que ce soit. Je vais l’accompagner pendant qu’elle fait la fermeture. On va jaser de choses et d’autres. On va se demander s’il y aurait des implications légales au fait de regrouper toutes les photos de graines qu’ont reçues les filles de la place afin d’en faire une exposition artistique: question de faire des romantiques modernes de nous-mêmes et exprimer une tristesse sereine esthétisée devant la désillusion. Je vais lui demander si elle a eu des nouvelles du petit blond qu’elle voyait à l’occasion: celui qui gosse du bois. Elle va feindre de se rappeler du gars en question mais je sais bien qu’elle n’aura aucune idée de qui je parle. J’aurai juste à lui montrer la photo que j’ai reçue ce soir: c’est celui avec le Prince Albert, tu peux pas te tromper. On trouvera ça nul toutes les deux et ça nous rassurera un peu de constater que si on est déçues, au fond, c’est qu’on est encore, malgré tout, avides de croire: avides de bonheur même s’il n’en reste qu’une goutte.

Lamartine écrivait à propos de son poème intitulé L’automne: « Ces vers sont une lutte entre l’instinct de tristesse qui fait accepter la mort et l’instinct de bonheur qui fait regretter la vie. » Ouais, c’est pas mal ça l’automne: ravissement et regret vont s’entremêler et nous allons rougir d’être aussi romantiques mais peu après un vaste blanc se chargera de couvrir le dépôt de feuilles mortes que ça aura laissé.

Vinaigre de cidre.

7 septembre 2010

Grosse fin de semaine. J’ai encore surpris mon foie en train de zieuter les pages d’un site de rencontre aujourd’hui. Il est, disons, un peu contrarié et je pense qu’il tente de me trouver des moyens autres que sortir dans les bars pour faire des rencontres ou qu’il croit que si j’avais quelqu’un dans ma vie ça m’occuperait assez pour que je lui fasse moins souvent faire des heures supplémentaires de fiesta. C’est plus fort que moi, je retourne magasiner sur ces sites à l’occasion depuis des années. Oui, oui, j’ai bien dit magasiner parce qu’il faut l’admettre, ça a un petit côté catalogue Ikea étant données les belles photos des gars accompagnées de petits noms super cool: Great_lover ou CulinaireGus pour un comptable c’est comme Ekby Järpen pour une tablette. Il y a aussi le fait que tu ne sais pas avant de l’avoir devant toi s’il lui manque un boulon et puis qu’une fois chez soi et monté c’est jamais aussi hot. Alors j’entre tout de même et je clique sur « je cherche un homme », toute exaltée me sentant comme Diogène de Sinope mais aussitôt on me propose « voir nos membres ». Non! Je pensais qu’il y avait juste sur Chatroulette que ça arrivait ça. Ah, non, c’est correct: pas ce genre de membres, la plupart ne parlent pas de leur pénis dans leur fiche mais te surprennent avec ça juste rendu au clavardage. Bon, faut se créer un profil et se décrire un peu. Ça prend un pseudonyme. J’aime la référence obscure à « Fight Club » de JeSuisLeFoieDeJulie, mais y’a trop de caractères et ça fait un peu alcoolique à la limite. Je ne veux pas faire fuir les gars. En fait si, je veux en faire fuir plusieurs même mais pas tous. Je n’arrive pas à trouver un pseudo qui ne soit pas niaiseux ou déjà utilisé ou niaiseux et déjà utilisé par moi jadis comme Toutlkit ou Céçaquiéça. Tant pis, j’y reviendrai. En quelques lignes dire ce que je cherche: euh, bien moi je suis vraiment attirée par les grands gars. Ok, le mot clef dans cette phrase c’est « les ». J’ai regardé vite fait quelques pages et il y a juste trop d’hommes potentiellement intéressants à rencontrer. Je n’ai entrepris aucune démarche que je manque déjà de temps pour les voir tous et d’excuses à invoquer pour ne pas être disponible la semaine d’après et l’autre et l’autre aussi, le temps de se faire oublier. Pourquoi j’accepte plus facilement de me laisser prendre au piège quand ça arrive par hasard? Probablement parce que je n’ai à ce moment-là pas en tête qu’il y a aussi bien d’autres options et qu’en restant là je suis peut-être en train de passer à côté de mieux. Magasinage terminé, je n’irai encore probablement pas en escapade romantique au verger cet automne. Mon foie et moi nous risquons de sortir à nouveau dès mercredi et nous tâcherons de ne pas tomber dans les pommes. La vie ne peut pas toujours être cirrhose.

8 verres 1/2

2 septembre 2010

C’est un peu trop compact sur la piste de danse. Je sens que j’étouffe avec tous ces gens autour de moi qui me regardent et tous ces corps en mouvements qui n’ont même plus de tête dans cette lumière avec la vitesse du tempo. Si j’arrive à me frayer un chemin entre toutes ces épaules, bras et bourrelets je vais aller me réfugier sur la mezzanine. Je n’ai pas l’habitude de sortir les soirs d’affluence. Assise à un tabouret j’observe les danseurs, mon pied ballant en plongée au dessus de la foule, et je respire à nouveau. Me sentant plus à l’aise j’en profite pour te coucher quelques lignes sur une napkin trouvée. Pas un roman: je ne trouverai jamais confortables les développements à long terme et t’imagines la pile absurde de napkins que ça donnerait. Le support aurait au moins le mérite d’être absorbant advenant que le contenu ne le soit pas. Un gars intrigué de me voir écrire dans le bruit et la noirceur d’une discothèque vient s’asseoir à côté de moi. Un étudiant intello du type pessimiste qui finit pendu pour une cause par soi-même si ce n’est par autrui. Il me dit que la place n’est pas vraiment indiquée pour ce genre d’activité mais se reprend aussitôt en disant que nul endroit n’est indiqué de toute façon et puis que l’écriture est un médium désuet. Je n’ai même pas le temps de répliquer qu’il s’est déjà levé et est reparti. Wow, ça n’aura jamais été aussi facile de se débarasser d’une présence inopportune! Est-ce que je rêve? Est-ce que je travaille ou je m’amuse? Maman, toi je sais ce que tu en penserais, toi qui vient d’un univers où tout est bien défini, d’un temps où tout pouvait encore être bien cloisonné sous l’ordre et les hiérarchies. Calice, me voilà qui dialogue avec mes parents dans ma tête un 6è verre de Jack à la main et que des reflux de catholicisme me reviennent en bouche. C’est ça la vie. Tout arrive en même temps: l’amour, l’art, les obligations, les désirs, les deuils, le rêve et la survie, discuter avec la petite fille que j’ai été tout en m’imaginant en sueur chevauchant le gars là-bas. Il est assis à quelques tables de moi, jeune mais de la beauté des sculptures antiques. Comme ce serait bon, juste une danse serrée contre l’idéal. Une chose cloche: il est vêtu de blanc de la tête au pieds. C’est juste étrange. Comme symbole, le blanc c’est plus bruyant que la musique qui nous force à crier pour s’entendre ici et dans cet univers nocturne le blanc ce n’est pas la pureté non plus. Le blanc ici c’est une neige qui est tout le contraire de l’innocence et qui rend bavard. Je laisse de côté ces considérations allégoriques et je vais à sa table lui parler. Vouloir aborder le rêve et se blottir dans ses bras, quelle lubie! Trois ou quatre phrases échangées me suffisent pour me heurter à la réalité. Le problème avec l’ideal c’est qu’on idealise et donc, que ça n’existe pas dans le réel. L’ideal ce n’est toujours qu’un objectif lointain et muet. Si au moins il m’avait confronté par sa substance trop concrète pour le rêve mais non, il était plutôt trop vide pour le rêve. Je m’éclipse pour retourner seule à ma table, avec mes notes pour une histoire jamais achevée et mes hommes, faire à peu près l’inverse d’une cure du foie. Je lève mon 8è verre 1/2 à leur santé. Salute au conjoint: à ce fidèle compagnon de vie que j’ai choisi de ne pas avoir à mes côtés. Celui-là dont on ne se lasse jamais vraiment mais pour qui on ne peut se consumer éternellement non plus et à qui au final on ment parfois. Salute à l’amant friand qui assouvit nos désirs charnels sans exiger davantage d’engagement. Salute au comédien qui nous inspire à créer encore. Salute à la figure du père. Salute au mentor. Salute à l’ideal inaccessible d’une beauté, d’un intellect et d’un charme sans faille. Salute aux amours du passé et aux aventures de passage et addio, non sans regret, à ceux qui disparaissent comme des glaçons se dissolvent dans les verres avec ma mémoire. La soirée est plus qu’avancée. La fête se poursuit bien au-delà de l’heure de fermeture et dans le soleil levant, en retournant à la maison, je croise une petite fille qui me ressemble quand j’avais son âge. Elle sanglote, je lui demande si elle s’est perdue et je fouille dans mon sac à main pour trouver de quoi lui essuyer le visage. J’éponge des larmes le long de sa joue mais celles-ci se transforment en encre bleue. Oups, c’était les quelques lignes que tu m’avais inspirées.

(Grazie mille Federico)

Bois écris baise. (Oui si t’as mon facebook c’est la même parodie de « mange prie aime » que j’ai déjà fait mais en version longue.)

30 août 2010

Quatrième de couverture:

À trente deux ans, Julie Perreault en bonne montréalaise sans ambition ne possède rien et ne rêve plus. Des aventures sans lendemains avec des gars qui s’en fichent, un petit appartement miteux et aucune perspective de carrière à l’horizon. Elle devrait nager dans le malheur, pourtant bien que rongée par l’angoisse et le doute elle est satisfaite… S’ensuivent une vie de nuit, la rémission d’une dépression par la fête et des liaisons désastreuses qui la laissent blême et encore plus désillusionnée. Elle n’a rien à plaquer et n’a pas un sous pour partir seule à travers le monde. À elle de se construire la vie qu’elle s’est choisie ! Dans la Petite Italie, Villeray, le Mile End, le Plateau et le Vieux Montréal elle se saoûle et goûte aux délices du nightlife et tente de ne pas prendre les « douze kilos les plus horribles de sa vie », chez elle à son ordinateur, solitude et rigueur ascétique l’aident à retrouver ses esprits et écrire un peu (lever passé midi, tout sauf méditation et nettoyage des traîneries au sol !) et de lits en lits, elle cherche à profiter de son corps à défaut de croire en l’âme pour trouver cette chose fuyante qu’on appelle le bonheur… Julie Perreault nous invite à un voyage vers l’inconnu sombre et émouvant, libéré des mascarades et faux-semblants. À travers une mosaïque d’émotions et d’expériences textuelles et sexuelles, elle a su conquérir le coeur de pas grand monde et pleure et rit encore toute seule plutôt qu’avec des millions de lectrices, qui rêvent de changer de vie, elles aussi.

Synopsis:

Sensiblement la même affaire que le livre mais on va gommer un peu les aspects typiquement montréalais pour que l’histoire ait de l’attrait pour toutes les femmes modernes. Quoi, c’est pas mal plus cher à produire un film alors il faut considérer la rentabilité. Bon, alors Julie, jouée par une comédienne sans rides avec de gros seins, un petit nez parfait et de belles dents droites et blanches, vit sa crise de la trentaine parce que ses aspirations sont rattrapées par la réalité. Euh, est-ce qu’elle pourrait ne pas se mettre à boire et être un peu moins sexuellement affranchie? Ça fait pas très féminin et c’est un peu trop trash. Ah oui, aussi elle n’écrit pas elle peint. Des paysages. Oui, des paysages et là elle quitte tout pour aller voyager s’inspirer de paysages exotiques et c’est comme ça qu’elle va trouver le bonheur dans la spiritualité (c’est super beau l’Inde à l’écran et très en vogue en ce moment). Comment ça finit? Bien elle rencontre l’amour de sa vie! Comment veux-tu que ça finisse? Si on veut vendre beaucoup faut faire rêver pas réfléchir.

Parfum:

Notes de tête dans le cul prises sur le coin d’une table dans un  café. Fond de bouteille. Coeur sensible s’abstenir. Touches de clavier poussiéreux et odeur d’alcool persistante.

Bobettes, porte-clefs et flasques sont aussi en production.

Verre à moitié plein, sur glace.

22 août 2010

La plupart des gens ne le feront pas mais quand ça fait plusieurs matins que tu te réveilles et que le visage que tu vois dans la glace est celui d’un être insatisfait qui a le sentiment de stagner et de ne jamais retirer assez de la vie, eh bien c’est qu’il faut changer certaines choses, bouger. Personnellement je trouve que c’est assez simple et que ça va même de soi. C’est l’inverse qui est un peu plus compliqué: changer quand ça fait plusieurs matins que tu te réveilles satisfait avec le sentiment d’en avoir un petit peu trop. Je suis en grande forme, j’ai un toit, un emploi, de l’eau potable à volonté, j’en ai même de la chaude. J’ai un réseau social constitué de gens formidables que je peux voir en personne ou joindre à l’aide des télécommunications et au fil des années, moi, une femme, je me suis payé une éducation qui a de l’allure mais qui pourtant ne m’as pas rendue suffisament intelligente pour ne pas me retrouver avec 16 instruments différents pour mélanger et broyer mes aliments. Ailleurs dans le monde y’a une grosse famille qui se débrouille très bien avec un mortier et un pilon mais à qui il ne manque qu’une chèvre pour pouvoir commencer à penser avoir un revenu suffisant pour envoyer une de leurs filles à l’école, à condition d’avoir le temps d’y penser parce que y’a quand même l’eau à aller chercher au puit d’abord. Je suis trop bien ici avec mon verre à moitié plein mais veux-tu bien me dire qu’est-ce que je fais encore ce soir accoudée au bar à me monter un bill gros comme une chèvre? Je regarde mon reflet danser au milieu des glaces à la surface de mon drink et je comprends que je suis figée. Je suppose qu’en dépit d’un léger mal de tête quand je vais me réveiller demain je vais encore nager en plein bonheur et rester comme je suis là où je suis mais cette nuit, c’est certain, c’est avec le poids d’un troupeau sur la conscience que je vais compter les chèvres pour trouver le sommeil.

L’éphémère, pas la blonde.

20 août 2010

-Qu’est-ce que tu fais les trois prochains mois?

-Qu’est-ce que tu veux dire?

-J’me demande si t’es libre les trois mois qui viennent. Si oui on pourrait tripper ensemble, apprendre à se connaître, se décevoir puis se quitter.

-Euh…

-Tu bois quoi?

-Moi d’habitude je prends une blonde.

-Moi ça va être une Éphémère.

Parmi les choses que je me suis avouées à moi-même et que j’ai fini par accepter il y a le fait que je n’ai pas du tout le pouce vert. Donne-moi une plante araignée, un aloès, un cactus et regarde-moi les faire mourir en un rien de temps. Malgré cela je m’entête à acheter une ou deux plantes à mettre dans mon appartement chaque fois que je rencontre un gars qui m’intéresse vraiment. Pour faire joli et probablement inconsciemment aussi pour prouver que je peux m’occuper de quelque chose de vivant: ce que je suis en réalité incapable de faire. C’est comme ça que j’ai fini par constater que mes relations ont sensiblement la même durée de vie qu’une fougère en pot non arrosée, soit à peu près trois mois. C’est fait étonnamment fort ces petites affaires-là. Les relations, elles, un peu moins. Elles sont pourtant souvent bien arrosées mais ça n’aide en rien. Oui, je songe de plus en plus à me doter de celles qui sont en plastique, plantes comme relations.

-Moi je trouve ça un peu lourd l’Éphémère. T’sais la blonde ça coule de soi, ça rentre super bien, c’est doux et désaltérant.

-Ouin mais l’Éphémère est tellement particulière. J’dis pas que j’en prendrais plusieurs comme ça de suite mais pour moi une blonde c’est l’ennui.

-Ah, t’arrives peut-être juste pas à discerner les goûts plus subtiles.

-Ouin ça doit être ça. (marmonné) On vient de tomber de trois mois à trois heures là j’pense.

Dans l’absolu, pour les mortels le long terme ça n’existe pas vraiment. On peut espérer vivre quoi, 100 ans tout au plus alors, ultimement, dans la vie tout est éphémère, la vie y compris. Laisser aller, se résigner et faire des deuils ce n’est souvent pas simple mais c’est inévitable. L’Éphémère c’est bien bon mais ça demeure un peu raide sur l’estomac.

-Tu prends pas la pinte?

-Crois-moi j’en veux pas tant que ça.